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La neurobiologie des troubles psychiatriques : quelques données du congrès 2013 de l’ECNP

Le présent compte rendu est fondé sur des données médicales présentées lors d'un congrès de médecine reconnu ou publiées dans une revue avec comité de lecture ou dans un commentaire signé par un professionnel de la santé reconnu. La matière abordée dans ce compte rendu s'adresse uniquement aux professionnels de la santé reconnus du Canada.

PRESSE PRIORITAIRE - 26e Congrès du European College of Neuropsychopharmacology (ECNP)

Barcelone, Espagne / 5-9 octobre 2013

Barcelone - En Europe, le congrès de l’ECNP est la principale plateforme interdisciplinaire pour l’échange de données scientifiques émanant de la recherche sur le cerveau. Durant le congrès de 2013, des chercheurs du monde entier ont échangé des connaissances sur le fonctionnement du cerveau et les troubles pouvant découler d’agressions génétiques, épigénétiques ou environnementales survenant in utero ou la vie durant. En nous concentrant sur les agressions que subit le cerveau et les neuropathologies, nous espérons mieux comprendre les troubles psychiatriques, ce qui pourrait donner lieu à de nouvelles cibles thérapeutiques et à de meilleurs résultats cliniques. Le présent compte rendu brosse un tableau des communications du congrès ayant fait état de données expérimentales et cliniques en neuroscience.

Rédactrice médicale en chef : Dre Léna Coïc, Montréal, Québec

Quelques-unes des séances dont il est question dans le présent compte rendu portaient sur l’évolution des connaissances en matière de traitement central de la douleur chez des patients souffrant de divers troubles mentaux. Le Dr Predrag Petrovic, professeur titulaire en neurosciences cliniques, Institut Karolinska, Stockholm, Suède, a préparé le terrain en décrivant les circuits d’activation qui se mettent en branle dans le cerveau lors d’une analgésie placebo (résumé S.02.03). «Les attentes contribuent étroitement à la façon dont la douleur est ressentie, et ces attentes peuvent être modifiées par des messages verbaux et un conditionnement», affirme le Dr Petrovic.

Des études d’imagerie ont confirmé que l’analgésie placebo faisait intervenir à la fois des circuits cognitifs d’ordre supérieur et le système opioïde endogène. En particulier, le cortex cingulaire antérieur rostral (CCAr) et le tronc cérébral participent à l’analgésie opioïde, ce qui dénote l’existence d’un mécanisme neuronal connexe à la fois dans l’analgésie placebo et l’analgésie opioïde. «Nous avons émis comme hypothèse que l’effet placebo est un phénomène général en vertu duquel notre système de croyances peut modifier n’importe quelle expérience de l’esprit humain et qu’un mécanisme cérébral commun participe à tous les types de traitement placebo», ajoute-t-il.

Cela est particulièrement important dans les troubles affectifs, la dépression en particulier, où l’effet placebo semble important. Le seul fait que l’effet placebo soit réel et lié à d’autres systèmes dans le cerveau, y compris le système opioïde endogène, pourrait paver la voie à un traitement antidépresseur plus efficace.

Implications dans la douleur

Il ressort de divers résultats que le système dopaminergique renforce directement l’apprentissage des attentes. Comme l’ont noté plusieurs conférenciers, des données semblent indiquer que la dopamine et la sérotonine interviennent toutes deux dans le traitement centralisé de la douleur, ce qui explique que les antidépresseurs sont utiles dans la prise en charge de la douleur indépendamment de leurs effets antidépresseurs. Comme l’expliquait Rosemary Kluetsch, doctorante, Institut central de santé mentale, Université de Heidelberg, Mannheim, Allemagne (résumé S.02.01), les patients atteints d’un trouble de la personnalité limite (TPL) ont un seuil de tolérance à la douleur plus élevé que la normale et peuvent tolérer des stimuli thermiques significativement plus intenses que les personnes ne souffrant pas d’un TPL. Comme l’ont souligné d’autres conférenciers, et c’est là un fait digne de mention, les personnes atteintes d’anorexie mentale ont aussi un seuil élevé de tolérance à la douleur.

Mme Kluetsch – dont les travaux étaient axés sur la connectivité du réseau du mode par défaut (RMD) durant le traitement de la douleur – a montré que la connectivité associée au RMD était altérée lors de stimuli douloureux chez des patients atteints d’un TPL et que la connectivité entre les différentes zones du cerveau pouvait refléter soit une altération de la modulation cognitive des stimuli douloureux, soit une diminution de la capacité de régulation des émotions. Chez 80 à 90 % des patients atteints d’un TPL, on observe une automutilation non suicidaire, mais nombreux sont les patients qui ne font état d’aucune douleur lors de tels actes d’automutilation. Comme le souligne Mme Kluetsch, peut-être les patients atteints d’un TPL évaluent-ils les stimuli douloureux différemment des autres, possiblement en raison de leurs symptômes dissociatifs et du fait qu’ils intègrent moins bien ce qui leur arrive.

La fibromyalgie est un autre syndrome où la douleur généralisée et chronique pourrait avoir de réelles bases pathologiques. Certains experts demeurent d’avis que la fibromyalgie est une forme de dépression ou un trouble psychologique, précise la Dre Claudia Sommer, professeure titulaire de neurobiologie, Université de Wurtzbourg, Allemagne (résumé PL.03.01). Dans le cadre d’une étude cas-témoin (Brain 2013:136:1857-67), la Dre Sommer et ses collaborateurs ont constaté que les patients fibromyalgiques avaient un score NPSI-G discriminant plus élevé que les patients atteints de dépression et les témoins en bonne santé. L’échelle NPSI-G est la version allemande de l’inventaire des symptômes de la douleur neuropathique. Aux tests sensoriels quantitatifs, les patients fibromyalgiques étaient significativement moins sensibles à la chaleur et au froid que les patients déprimés ou les témoins sains. Leur réponse à une stimulation électrique des petites fibres nerveuses A-delta était aussi significativement moins marquée que celles des deux groupes témoins. Fait digne de mention, une biopsie de la peau a révélé que le nombre de fibres nerveuses était significativement moins élevé, en moyenne, chez les patients fibromyalgiques que chez les témoins des deux groupes.

Par conséquent, le fonctionnement et la morphologie des petites fibres nerveuses chez les patients fibromyalgiques sont clairement altérés comparativement aux témoins, ce qui donne à penser qu’une pathologie des petites fibres nerveuses – et non la dépression ou un autre trouble psychologique – pourrait contribuer à la physiopathologie complexe de la douleur dans la fibromyalgie.

Maltraitance durant la petite enfance

Si la présence d’une neuropathologie sous-jacente semble influer sur l’apparition d’un trouble psychiatrique, la maltraitance durant la petite enfance semble influer non seulement sur le risque à vie d’apparition d’un trouble psychiatrique, mais également sur le risque d’épisode dépressif récidivant et persistant ainsi que d’une piètre réponse au traitement. La maltraitance durant la petite enfance pourrait aussi augmenter le risque de maladie cardiovasculaire à l’âge adulte. Dans le cadre d’une étude prospective longitudinale où il a suivi une cohorte de naissance jusqu’à l’âge de 32 ans (Arch Gen Psychiatry 2008;65[4]:409-16), le Dr Andrea Danese, MRC Social Genetic and Developmental Psychiatry Centre, Londres, Royaume-Uni, a constaté qu’un taux élevé de protéine C-réactive (CRP >3 mg/L) – marqueur reconnu d’inflammation chronique – était plus probable chez des adultes aux prises avec une dépression et ayant des antécédents de maltraitance durant l’enfance que chez des adultes déprimés n’ayant pas d’antécédents de maltraitance durant l’enfance (résumé S.15.02).

De l’avis du Dr Danese, une inflammation chronique sous-jacente pourrait contribuer au risque accru d’épisode dépressif récidivant et persistant de même qu’à une issue clinique moins favorable chez des adultes ayant été victimes d’abus durant l’enfance. «Dans certains cas de dépression résistante au traitement, l’administration concomitante d’un anti-inflammatoire et d’un antidépresseur pourrait améliorer la réponse au traitement», ajoute-t-il.

Réponse au stress sous-jacente

Dans ses travaux visant à explorer la réponse et l’adaptation au stress (résumé S.11.02), le Dr Johannes Reul, professeur boursier de recherche en neuroscience, University of Bristol, Royaume-Uni, a constaté que les glucocorticoïdes (GC) jouaient un rôle clé dans la réponse au stress et que ces hormones facilitaient la consolidation des souvenirs d’un événement stressant permettant à un individu d’apprendre et de mieux composer avec le même événement la fois d’après.

En temps normal, par exemple, des animaux soumis au test de la nage forcée (www.pnas.org/content/108/33/13806) une deuxième fois ne se débattent plus pour échapper à la situation grâce à une réponse adaptative acquise. Si, par contre, les récepteurs des GC sont bloqués par un antagoniste des récepteurs GC administré juste avant le test de la nage forcée, la réponse adaptative conduisant à l’immobilité que l’on observe normalement chez les animaux se trouve altérée lors d’un deuxième test, fait valoir le Dr Reul.

De plus, non seulement la réponse est-elle altérée à court terme, mais elle le demeure à long terme. Comme le Dr Reul et ses collaborateurs l’ont souligné dans la même étude sur le test de la nage forcée, les hormones GC libérées lors d’un événement traumatisant activent les récepteurs GC qui forment des complexes dans les neurones du gyrus denté, lesquels finissent par activer les enzymes modifiant les histones, des changements épigénétiques et l’induction de l’expression génique. Ces processus sont associés à la consolidation de réponses comportementales liées au stress, y compris la formation de souvenirs d’un événement traumatisant, et pourraient expliquer en partie que des événements stressants aient des répercussions durables sur la formation de souvenirs liés au stress comme on le voit dans l’état de stress post-traumatique.

Infections virales et psychoses

Il est établi depuis longtemps déjà que diverses infections virales jouent un rôle dans l’étiologie des psychoses, y compris la schizophrénie et le trouble bipolaire, mais le lien entre une infection survenant à un jeune âge et une psychose survenant plus tard dans la vie n’a jamais été clair. Comme l’expliquait le Dr Hervé Perron, directeur scientifique principal, GeNeuro, Genève, Suisse (résumé S.15.04), ce lien pourrait découler d’un groupe ancien de rétrovirus endogènes humains (HERV) présents dans chaque génome humain, bien qu’à l’état silencieux chez la plupart des individus.

Un HERV en particulier, HERV-W, a été incriminé à la fois dans l’étiologie de la schizophrénie et celle du trouble bipolaire. Dans les deux troubles, le Dr Perron a montré que l’expression de l’ARN du gène env de HERV-W était significativement plus marquée que chez les témoins, quoique le mode de distribution ait été différent d’un trouble à l’autre (Transl Psychiatry 2012;2[12]:E201). Comme il l’a expliqué, le gène env de HERV-W code pour une protéine capable d’amorcer et de perpétuer des cascades inflammatoires et neurotoxiques. Une fois activée, l’expression du gène env de HERV-W peut fluctuer, mais elle demeure marquée et peut continuer d’alimenter la pathogenèse du trouble sous-jacent, note-t-il.

Résumé

Le congrès 2013 de l’ECNP a été, pour les scientifiques comme pour les cliniciens, un lieu d’échange de données, d’idées et d’avenues de recherche sur l’étiologie des troubles psychiatriques. Année après année, ce congrès est un forum où l’on présente des données majoritairement expérimentales sur l’origine des troubles psychiatriques et les facteurs qui pourraient contribuer à leur prévention ou à leur développement. Le congrès 2014 de l’ECNP sera assurément une autre occasion de monter la barre d’un cran et de lancer de nouvelles idées qui se fraieront un chemin dans la pratique clinique.   

 

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